Difficile de trouver un stage de traduction quand 80 % des professionnels du secteur sont indépendants.
Pas de place, pas de temps, pas de projet à confier à un étudiant ou une étudiante, les excuses sont nombreuses et souvent valables. Pourtant, le stage reste une étape indispensable de la formation initiale, non seulement pour valider un diplôme, mais aussi pour acquérir une précieuse expérience.
Que vous cherchiez désespérément un stage ou que vous soyez déjà en activité, avec l’envie de donner sa chance à la relève, Tradupreneurs vous propose un zoom sur une initiative originale : un stage entièrement réalisé à distance et encadré par deux tuteurs.
Dans cette interview croisée, les protagonistes de cette expérience réussie nous racontent la genèse et la concrétisation de leur aventure collective :
👩 Harmonie Blondel Henderson, traductrice, cheffe de projets et formatrice indépendante.
👱♂️ Éric Graziano, traducteur, concepteur-rédacteur et formateur indépendant.
👩🎓 Florine Loir, étudiante en Master de traduction à l’ÉSIT.
L’idée
Florine, comment avez-vous trouvé ce stage ?
👩🎓 Florine : « Je trouvais peu d’offres qui correspondaient réellement aux critères de ma formation ou à mes besoins, j’ai donc tout de suite été intéressée par l’annonce d’Harmonie et Éric sur LinkedIn !
Mon objectif étant de me lancer à mon compte une fois mon diplôme en poche, ce stage était une opportunité idéale pour découvrir le milieu et ses enjeux, tant en termes d’organisation que de gestion. »
Harmonie et Éric, d’où est venue l’idée d’accueillir un stagiaire à deux ?
👩 Harmonie : « Accueillir un ou une stagiaire est une idée qui m’a toujours trotté dans la tête, mais devinant l’implication nécessaire pour un accompagnement réussi, je n’avais encore jamais franchi le pas.
Je souhaitais permettre à un étudiant de vivre ce que je n’ai pas eu l’occasion de vivre à mon époque, alors même que je savais vouloir me mettre à mon compte. »
👱♂️ Éric : « J’ai toujours aimé l’idée. Ayant enseigné longtemps, la transmission est quelque chose qui me tient à cœur, et mes expériences récentes à l’université de Nice, en LEA parcours Traduction et Rédaction d’entreprise, m’ont convaincu que l’écart entre le monde universitaire et le monde professionnel était trop grand.
Mais je n’avais pas envisagé la possibilité de le faire à distance et je pensais ne pas avoir suffisamment de temps à y consacrer. »
Astuce pratique
Le réseautage donne des idées ! Le sujet a été mis sur la table lors d’un LocLunch™ auquel participent régulièrement Harmonie et Éric : tous deux se sont rendu compte qu’ils avaient la même volonté, mais que la charge de travail était trop importante.
C’est là que l’idée du binôme a émergé, afin de diviser le temps nécessaire, mais aussi de partager plus de compétences avec un ou une stagiaire.
Le recrutement
Comment avez-vous sélectionné votre stagiaire ?
👩 Harmonie : « C’était un processus long et chronophage, mais essentiel pour ne pas rater notre cible. »
👱♂️ Éric : « En réalité, c’était même la partie la plus longue, et je ne m’y attendais pas vraiment. Je ne pensais pas que nous aurions autant de (bon·nes) candidat·es. »
Astuce pratique
Harmonie et Éric ont publié une annonce très précise sur LinkedIn, un réseau social sur lequel ils sont tous les deux très actifs. Pour candidater, ils demandaient un CV et une lettre de motivation, notamment pour évaluer les compétences rédactionnelles, essentielles pour un stage en traduction.
👩 Harmonie : « Avec plus de 60 candidatures, le premier tri s’est fait selon un critère rédhibitoire : l’orthographe (la moindre faute était éliminatoire). Puis, nous avons sélectionné les candidat·es en fonction de leurs aspirations, en privilégiant celles et ceux qui avaient pour but de s’installer en freelance et s’intéressaient aux mêmes domaines que nous. »
Astuce pratique
Les 10 candidates et candidats restants ont été conviés à un entretien vidéo. Deux candidates s’étant particulièrement distinguées, Harmonie et Éric ont finalement décidé de les accueillir chacune pendant trois mois plutôt que de passer six mois avec une seule.
L’organisation
Plus concrètement, comment vous êtes-vous organisés pendant le stage ?
👩 Harmonie : « Beaucoup de travail préparatoire a été effectué en amont du stage. Concernant l’emploi du temps, notre choix s’est porté sur une répartition de deux jours chacun par semaine (lundi, mardi, jeudi et vendredi), modulables en fonction de nos impératifs.
Pendant le stage, plus concrètement, j’avise au jour le jour. Il n’y a finalement pas vraiment de journée de travail type, justement pour refléter le quotidien réel d’un traducteur freelance. Chaque journée dépend des projets et des missions reçus. »
👱♂️ Éric : « Je passe toujours la première heure à lire avec Florine tous les mails reçus, à faire le suivi de mon activité et à planifier toutes les tâches.
Ensuite, elle travaille en autonomie pendant deux heures avant que nous nous retrouvions pour des corrections ou pour faire le point.
L’organisation des après-midis dépend du travail et des semaines. La flexibilité est la clé, et le fait que nous échangions quotidiennement avec Harmonie est un vrai plus. »
Et qu’en est-il du distanciel ? Comment l’avez-vous vécu ?
👱♂️ Éric : « Même si Florine travaille de son côté, il y a toujours une phase de brief et de mise en commun, avec des retours détaillés et de bons conseils.
Nous avons aussi régulièrement organisé des réunions à trois, pour faire le point. »
👩 Harmonie : « Un stage à distance n’est ni facile ni difficile : il suffit de s’organiser. Nous nous parlons régulièrement en visio et nous échangeons aussi par WhatsApp et par e-mail.
Nous sommes disponibles à tout moment de la journée en cas de question. Nous discutons aussi beaucoup entre tuteurs pour savoir ce que chacun fait et pour varier les missions. »
Les missions
Quelles missions avez-vous confiées à Florine ?
👩 Harmonie : « Florine réalise différentes missions de traduction et de relecture pour mes « vrais » clients dans mes différentes spécialités (médecine esthétique, gestion de crise, seconde main, téléphonie).
Elle participe également à mes missions de gestion de projets : préparation et lancement des projets, QA, livraison finale.
Côté formation, elle a pu prendre part à certaines parties de ma formation sur la prospection des agences de traduction dispensée sur la période de stage.
Elle a aussi l’occasion de visionner et élaborer des comptes-rendus de webinaires, de mettre en forme des données chiffrées, de participer à l’élaboration de supports de présentation et de futurs ateliers et formations, d’assister à la sélection de VO et à l’enregistrement de publicités vidéo, etc. »
👱♂️ Éric : « Mon idée était vraiment de montrer toutes les coulisses du métier, des aspects les plus intéressants à ceux qui le sont moins. Pour que ce soit plus captivant, j’essaie de montrer le plus de tâches, de clients et de plateformes possibles.
Traduction, transcréation, révision, rédaction créative et optimisation SEO ont été au programme, dans des secteurs variés : du tourisme (compagnies aériennes, hôtellerie de luxe) à la finance, en passant par la restauration et l’informatique.
Nous avons aussi pu travailler sur une vaste palette de supports : sites internet, applications, service client/FAQ, e-mails, articles de blog, scripts ou sous-titres de vidéos de publicité et publications pour les réseaux sociaux, documentation interne, sondages, pages de vente, bannières, etc.
Florine m’a également aidé dans la préparation de mes futures formations, et elle doit participer à des groupes pour les bêta-tester. Enfin, nous avons aussi parlé de LinkedIn, du réseau, de l’optimisation de son profil et de la stratégie éditoriale. »
Bref, tous les pans de l’activité de freelance sont abordés !
Le bilan
Recommanderiez-vous aux traducteurs freelances d’accueillir un·e stagiaire ? Pourquoi ?
👩 Harmonie : « Oui ! L’argument ‘’j’ai peur de ne rien avoir à donner à faire’’ est irrecevable, puisqu’il est impossible, avec une activité d’indépendant·e, de ne rien avoir à déléguer ou à montrer.
Accueillir un· e stagiaire permet aussi de prendre du recul sur sa propre activité et sur son organisation, et de bénéficier d’une autre paire d’yeux pour relire ses traductions. »
👱♂️ Éric : « Oui, parce qu’il ne faut pas hésiter à sortir de sa routine : il y a beaucoup à transmettre, mais aussi à apprendre.
Je dirais même que, vu le nombre d’étudiant· es qui ont du mal à trouver un stage, il FAUT faire cet effort. Quitte à s’engager plus longtemps sur moins de jours par semaine si vous êtes seul· e.
L’échange est toujours bénéfique, que ce soit en cas de doute ou tout simplement pour brainstormer et trouver plus d’idées. »
Florine, à quelques jours de la fin de votre stage, quel est votre ressenti ?
👩🎓 Florine : « Mon stage s’est très bien déroulé, peut-être même encore mieux que je n’aurais pu l’espérer.
Je me sens vraiment formée sur plein de sujets et méthodes, je gagne en confiance et en fluidité dans mes traductions, mes révisions et mes rédactions, et je m’y retrouve un peu mieux dans la comptabilité et les statuts administratifs.
J’apprends à utiliser de nombreux outils supplémentaires, que ce soit pour la TAO avec Trados, Phrase, Smartcat, TextMaster, Smartling ou encore Ditto, la gestion de projets avec Monday, Jira et Notion ou la mise en page avec Canva, sans parler du sous-titrage avec Subtitle Edit.
Le côté très polyvalent du traducteur freelance m’intéresse beaucoup, tout comme la grande part faite à l’autonomie.
Ce stage a été très formateur pour moi et m’a donné toutes les clés pour pouvoir ensuite me lancer en indépendante de mon côté. Aucune journée ne se ressemblait : il faut être organisé et méticuleux, savoir prendre toutes les initiatives nécessaires et bien se vendre. Je me sens aujourd’hui davantage à l’aise dans tous ces aspects.
Harmonie et Éric ont été très disponibles pour moi, ne me laissaient jamais à court de travail et prenaient vraiment en compte mes réalisations et mon avis : j’ai eu l’impression d’être utile puisque je jouais un vrai rôle dans leur activité professionnelle, en apportant un regard neuf et en proposant des idées. »
Harmonie et Éric, prêts à renouveler l’expérience ?
👩 Harmonie : « Oui ! Nous attendons avec impatience notre prochaine stagiaire, Léa Degat, qui nous rejoindra en avril ! »
👱♂️ Éric : « Je pense même qu’il serait intéressant de renouveler l’expérience l’année prochaine. Nous pourrons tirer les leçons de ces deux premiers stages, pour voir ce qu’il faudra garder ou améliorer. »
Par cette expérience originale, qu’ils envisagent déjà de renouveler, Harmonie et Éric ont montré que les indépendants peuvent, eux aussi, accueillir des stagiaires pour leur faire découvrir le mode d’exercice le plus répandu dans le secteur des services linguistiques.
Une idée à creuser et à soumettre aux universités, qui soulignent souvent la difficulté qu’ont leurs étudiants à trouver des stages de traduction.
Et vous ? Avez-vous déjà relevé le défi et accueilli un ou une stagiaire ? Partagez votre expérience en commentaire !
Pour aller plus loin :
- Stages : obligations de l’employeur – Entreprendre.Service-Public.fr
- Nouveaux traducteurs : 10 conseils pour bien démarrer – Blog de Tradupreneurs
- Le stage de M1 ou la fin en beauté d’une année compliquée – Louison Douet sur le blog de Tradupreneurs
- Retours d’expérience de stages en traduction – Blog du Master TSM de l’Université de Lille
