Traducteurs débutants, étudiants ou en reconversion professionnelle, vous êtes nombreux à vous interroger sur l’avenir d’un métier millénaire qu’on dit condamné par les progrès de l’intelligence artificielle. Après avoir longtemps produit des résultats incompréhensibles, voire ridicules, la traduction automatique a fait des progrès fulgurants ces dernières années. Il est donc légitime de se demander jusqu’où elle ira et s’il est judicieux de se former et de créer son activité dans un secteur voué à disparaître.

Entre mythes et réalités, je vous propose de faire le point et de juger par vous-même de la viabilité de votre projet.

Des besoins de traduction en forte croissance

L’étude du marché de la traduction nous permet de faire un premier constat plutôt optimiste : la demande mondiale de contenu multilingue explose. Les chiffres exacts varient, mais il est indéniable que notre monde globalisé produit (et traduit) plus d’information que jamais et ceci du fait de trois grandes tendances :

LA MONDIALISATION

L’émergence d’un espace mondial interdépendant remonte à l’Antiquité, mais l’accélération du phénomène depuis le début des années 90 s’accompagne d’une augmentation des échanges de biens et de services (internationalisation) et de la mise en place de réseaux de production et d’information (globalisation) à l’échelle de la planète.

Cette communication accrue par delà les frontières et les cultures entraîne une forte hausse des besoins de traduction et d’interprétation, car bien que l’anglais serve actuellement de lingua franca (30 % seulement des anglophones sont des locuteurs natifs), le multilinguisme est essentiel pour communiquer efficacement. Une vaste étude récente montre que 65 % des consommateurs préfèrent se renseigner sur un produit ou un service dans leur propre langue et 40 % ignorent complètement une option d’achat si aucune information n’est disponible dans leur langue maternelle.

LA NUMÉRISATION

Autre tendance qui contribue largement à la première : la révolution numérique a transformé nos modes de vie et nos sociétés. Une nouvelle économie croît à un rythme effréné grâce à la collecte, à l’utilisation et à l’analyse de quantités colossales d’informations lisibles par des machines : les données numériques. L’essor des plateformes qui fournissent l’infrastructure nous permettant d’interagir en ligne est le second moteur de cette expansion.

Souvent, le terme d’économie numérique fait référence uniquement au commerce électronique, laissant de côté ses autres composantes telles que les services, les télécommunications et la diffusion de contenu en ligne. La technologie dans ce domaine connaît une croissance rapide qui accélère le partage de connaissances et d’information à l’écrit, mais aussi, et de plus en plus, à l’oral (recherche vocale, podcasts, etc.).

On le voit, le champ d’application est vaste, tout comme les besoins de communication multilingue.

LA PERSONNALISATION DU MARKETING

Surexposés à la publicité, les consommateurs en sont lassés. En réduisant fortement les coûts liés à la communication, Internet permet aux entreprises de communiquer directement avec leurs clients et prospects, pas pour leur vendre un produit ou un service, mais pour les attirer, les motiver et les fidéliser en leur offrant un contenu gratuit informatif, utile ou ludique. C’est ce qu’on appelle le marketing de contenu, une approche d’abord testée dans le cadre du commerce entre entreprises.

Ce contenu peut prendre la forme d’actualités, de vidéos, de livres blancs ou numériques, d’infographies, d’études de cas, de guides pratiques, de jeux, de forums, de blogs, etc. Et bien sûr, pour être efficace, il doit être diffusé auprès du public ciblé dans sa langue maternelle.

L’attention des internautes étant naturellement limitée, la concurrence fait rage et les marques redoublent de créativité pour susciter l’intérêt sans recourir aux discours commerciaux devenus inefficaces. L’enjeu devient la relation, car les consommateurs ont besoin de se sentir reconnus, à la fois en tant qu’individus et membres d’une communauté qui les valorise. Le produit ou le service n’est donc plus une fin en soi, mais le vecteur de codes et de valeurs partagées.

L’outil essentiel de cette quête est l’écriture : la rédaction (copywriting), le récit (storytelling), l’information rédigée en langage clair et la personnalisation des contenus et des outils pour que l’audience ciblée se sente entendue et impliquée. Le traducteur humain, seul capable de faire preuve d’empathie et d’insuffler de la confiance, a donc un rôle essentiel à jouer dans cette forme de communication interculturelle.

Une technologie de plus en plus performante

Comme toujours, face à ces besoins accrus, le génie humain s’est mis en quête de solutions. La traduction automatique fait l’objet de travaux de recherche depuis les années 50, dont la vidéo suivante retrace l’historique et les avancées :

Vous avez vu ? J’apparais à l’écran au bout de 4 minutes 25 secondes… Je n’ai cependant jamais partagé cette vidéo, car dans son montage le journaliste a commis une bourde classique, mais TRÈS énervante pour un traducteur : il a confondu la TAO (traduction assistée par ordinateur) et la TA (traduction automatique) !

PIQÛRE DE RAPPEL : LA TAO ET LA TA

La TAO s’emploie depuis une vingtaine d’années pour enregistrer des segments de textes traduits par des traducteurs humains afin de les réutiliser si le contexte le permet. Cet outil améliore la productivité des professionnels et la qualité des textes produits, car il intègre toutes les étapes du processus (terminologie, traduction, mise en page, contrôle qualité) et conserve en mémoire les choix de traduction validés par le relecteur et le client pour une plus grande cohérence stylistique et terminologique dans le temps. Dernièrement, ces outils évoluent vers des systèmes « dans le cloud » qui permettent aux traducteurs de collaborer et d’alimenter simultanément une même mémoire de traduction.

La TA, quant à elle, désigne une opération informatique instantanée, réalisée sans intervention humaine. Après avoir testé plusieurs méthodes (intégration de règles de grammaire, puis traitement statistique) qui produisaient des résultats souvent maladroits, voire risibles, la technologie a fait un bond dernièrement, grâce à l’application de modèles inspirés du fonctionnement du cerveau humain, ce qu’on appelle communément l’intelligence artificielle.

TRADUCTION AUTOMATIQUE NEURONALE (NMT)

La traduction automatique neuronale, ou NMT pour Neural Machine Translation en anglais, est une technologie basée sur des réseaux de neurones artificiels capables de traiter une très grande quantité de données (mots, segments et textes déjà traduits), d’analyser le contexte et de se nourrir en temps réel de l’analyse de la qualité produite, afin de fournir une traduction plus fiable, permettant de comprendre rapidement la source ou pouvant servir de base au travail d’un traducteur humain.

Pour être efficace, un réseau de neurones doit être « entraîné » (autrement dit, alimenté en données de qualité), ce qui lui permet de répondre aux besoins spécifiques de certains secteurs ou clients. On peut alors les commercialiser en tant que moteurs de traduction, dans le but de réduire les coûts et les délais de certains projets. Ainsi, la NMT s’intègre désormais aux outils de TAO, ce qui permet aux agences, comme aux traducteurs indépendants, de l’utiliser pour « prétraduire » leurs documents sources et ainsi gagner du temps.

Toutefois, la technologie a ses limites : réservée à des combinaisons linguistiques « simples » au nombre encore limité, elle patine lorsque la langue est très technique ou implicite, car les corpus sont insuffisants et le contexte flou. Elle pose aussi la question de la confidentialité des données, produites et utilisées.

POST-ÉDITION DE TRADUCTION AUTOMATIQUE (PEMT)

La solution, lorsque le contenu produit par un moteur de traduction automatique est destiné à être publié, consiste à le faire relire et corriger par un traducteur humain : c’est ce qu’on appelle la post-édition ou PEMT pour Post-Editing of Machine Translation

Dans sa forme la plus simple, dite « légère », elle se concentre sur le sens et corrige uniquement ce qui gêne la lisibilité : mots inconnus, doublons, erreurs, contresens, etc. Pour atteindre son double objectif d’économie de temps et d’argent, le traducteur doit faire le moins de corrections possible, sans trop s’attacher à la qualité du texte final, qui doit avant tout être compréhensible. La post-édition légère est donc particulièrement adaptée aux contenus brefs et répétitifs, destinés à un usage interne.

La « post-édition complète » s’apparente à une relecture classique, vérifiant également la terminologie, le ton et le style de la traduction pour produire un résultat naturel, d’un niveau de qualité supérieure. 

La place du traducteur humain

Si la technologie de la traduction automatique donne des résultats de plus en plus fiables, elle est inadaptée lorsque les enjeux sont grands et les risques élevés (pertes financières, atteinte à l’image, actions en justice, etc.). Dans ce cas, la traduction humaine est gage de qualité et d’efficience : seul un humain peut produire un texte qui fait appel à l’imagination, suscite une réponse émotionnelle, adresse l’implicite sans erreur et engage sa responsabilité.

En tant que professionnels, vous avez donc tout intérêt à vous positionner sur les segments du marché où votre plume et votre expertise sont source de valeur ajoutée (haut niveau de technicité et de qualité rédactionnelle).

Pour vos clients, l’enjeu est de consacrer la plus grande part de leurs ressources limitées (temps et budget) à la traduction qualitative de leurs contenus les plus stratégiques et d’employer la traduction automatique, seule ou plus ou moins post-éditée, pour ceux ayant un moindre impact.

Le graphique suivant illustre cette mise en adéquation du procédé de traduction avec l’enjeu du contenu :

Continuum de la traduction

Le choix entre les différentes formes de traduction revient au client, mais un arbitrage s’opère inévitablement entre la qualité souhaitée et le temps nécessaire. Récemment, la précision des moteurs de traduction automatique couplée à une relecture par un professionnel est devenue « suffisamment bonne » pour des volumes importants de contenu non stratégique. Toutefois, pour ne pas décevoir, la post-édition doit être réservée au traitement de sources sans grandes nuances et sans enjeu.

Un avenir à définir

On le voit, pour les clients comme pour les professionnels, la traduction automatique est la promesse d’un gain de temps et d’argent (et de pouvoir communiquer avec les extraterrestres, mais c’est un autre sujet). Pour que le développement de cette technologie vous soit également profitable, vous devez veiller à la rentabilité de votre activité :

Graphique impact / qualité

TRAVAILLER PLUS

En utilisant la traduction automatique, pour vous-même ou pour vos clients, vous traitez plus de mots et de documents, ce qui augmente votre productivité et donc vos recettes, à condition que votre tarif soit suffisamment élevé. Afin de vous en assurer, calculez votre base horaire (prix minimum d’une heure de travail pour atteindre vos objectifs de revenus et couvrir l’ensemble de vos frais professionnels) et rapportez systématiquement le temps passé au revenu généré.

L’augmentation des volumes de contenu diffusé et des besoins en post-édition créent une demande pour des professionnels capables d’améliorer la qualité des textes traduits automatiquement et de doser l’effort de correction. Vous pouvez donc développer cette compétence et la promouvoir activement dans le but d’augmenter vos ventes. 

Attention toutefois, si vous suivez cette voie, votre tendance naturelle au perfectionnisme ne doit pas vous inciter à passer plus de temps à corriger qu’à traduire, sous peine de vous faire perdre votre part des gains de productivité (sur ce sujet, je vous recommande l’excellente présentation de Guillaume Deneufbourg référencée en bas de cette page).

GAGNER PLUS

Autre piste : vous concentrer sur les textes à forte valeur ajoutée que seuls des humains peuvent traduire. Plus vos compétences sont rares et l’enjeu est grand, plus vous serez en mesure de négocier des délais et des tarifs satisfaisants.

Pour vous guider, sachez que les spécialités nécessitant une traduction humaine intègrent un ou plusieurs des critères suivants :

  • Fort impact commercial et financier (investissement important, enjeu commercial…)
  • Risques élevés en cas d’erreur (pertes financières, image de marque, actions en justice…)
  • Haute technicité (terminologie et tournures spécifiques, expertise rare)
  • Contenu original et créatif 
  • Nombreuses ambiguïtés (langage figuré, expressions idiomatiques, jeux de mots, ironie, sarcasme…)
  • Dimension culturelle essentielle (adaptation nécessaire)

C’est ce que Chris Durban et d’autres collègues renommés appellent la « traduction premium », qui s’attache avant tout à l’efficience de la communication et met la créativité, l’expertise et le savoir-faire constamment entretenus et développés de professionnels qualifiés au service de clients exigeants.

Ces deux approches ne sont bien sûr pas antinomiques : rien ne vous empêche d’intégrer la traduction automatique à vos procédés de traduction habituels (ce qu’Enrico Antonio Mion appelle la « traduction augmentée ») et de proposer différents services selon les besoins de vos clients. Je suis convaincue que la subtilité du langage ne permettra jamais de se passer entièrement du traducteur humain, mais il nous revient d’anticiper et de nous adapter aux changements que les progrès technologiques imposent à notre secteur d’activité pour faire valoir notre unique statut d’expert et intégrer librement (ou non) la traduction automatique à notre pratique professionnelle.

Et vous ? Qu’en pensez-vous ? Comment voyez-vous l’avenir du métier de traducteur ?

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Photo Gaële Gagné

L'autrice

Professionnelle accréditée en commerce international et conseillère pour les PME, Gaële Gagné est devenue traductrice indépendante en 2005. Dans le cadre de son entreprise, Trëma Lingua, elle propose des services de traduction marketing et commerciale de l'anglais vers le français et partage ses connaissances en gestion d'entreprise avec ses collègues traducteurs via la plateforme Tradupreneurs.fr.

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